Santiago de Chile : ¿una ciudad accessible?

Par Laurence Parent

À chaque fois que je vais dans une ville ou un pays où je ne suis jamais allée, je passe plusieurs heures sur Internet pour trouver de l’information sur l’accessibilité. Par exemple, grâce à Google Maps, je peux avoir une idée de l’état des trottoirs. Les sites web des sociétés de transport me donnent une idée de ce qui m’attend dans mes déplacements. Un coup sur place, je ne peux pas faire autrement que de comparer l’accessibilité architecturale par rapport à Montréal, la ville où j’habite. C’est quelque chose que je fais naturellement.

C’était la première fois que je posais mes roues en Amérique du Sud. Rapidement, je me suis mise à analyser : ah ça c’est mieux qu’à Montréal, ah ça je ne sais pas, ah c’est pire, etc. Partout où j’allais, des Chilien-nes me disaient à quel point leur pays était en retard en matière d’accessibilité et se disaient désolé-es. Et moi, je leur répondais maladroitement que ce n’était pas si pire que ça et qu’il y avait aussi bien des problèmes chez moi. J’ai eu du mal à exprimer exactement ce que je ressentais. Les comparaisons ont leurs limites. À peine arrivée à Santiago, j’étais incapable de me faire une bonne idée de l’état de l’accessibilité au Chili évidemment. J’étais étrangère. Je ne maitrisais pas la langue. Je ne connaissais pas la communauté des personnes handicapées et les enjeux de cette communauté. Toutefois, une chose était évidente, au Québec généralement c’est moi qui doit expliquer aux gens que nous sommes en retard par rapport aux grandes villes occidentales. Les gens sont souvent surpris d’apprendre tous les obstacles que je rencontre à Montréal. À Santiago, les gens (méga généralisation on s’entend) assumaient que l’accessibilité était terrible et s’excusaient. Pour une montréalaise, c’était déstabilisant.

Alors voici quelques comparaisons car ne pas en faire semble impossible.

Les petites marches (inutiles)

À Santiago, j’ai retrouvé les mêmes petites marches inutiles qu’à Montréal. Les mêmes petites marches qui, me semble-t-il, pourraient facilement disparaitre avec un peu de volonté. Le pourcentage de commerces et restaurants accessibles m’a semblé similaire à celui de Montréal. J’ai remarqué aussi une très grande diversité de rampes d’accès à inclinaison très variables et aux designs hétéroclites. La créativité est permise. Plusieurs de ces rampes n’existeraient pas à Montréal car elles auraient portées atteinte au si précieux patrimoine ou parce qu’elles ne respectent pas les normes. Mais à Santiago elles existent. Et parfois elles m’ont permis d’accéder à des lieux qui me seraient fort probablement inaccessibles à Montréal.Rampa - Ministerio del Trabajo y Previsión Social
Rampa to a store Steep ramp- Cerro San Cristobal

Tuiles avertissantes et surfaces des trottoirs

À Santiago, j’ai vu des tuiles avertissantes (tuiles podotactiles) partout. J’ai même vu des rampes d’accès tapissés de tuiles avertissantes! J’ai aussi remarqué que plusieurs trottoirs ont des surfaces de types différentes pour faciliter l’orientation.

Montréal n’a toujours pas connu un engouement pour les tuiles avertissantes pourtant essentielles pour la mobilité de plusieurs personnes. De plus, nos trottoirs ont généralement des surfaces uniformes.Ramp to the Museo de la memoria tuiles podotactiles

Descentes de trottoirs

Avant de partir, on m’avait dit que certaines descentes de trottoirs étaient très alto (hautes). Je m’étais donc mentalement préparée au pire. Vraiment au pire. Cela m’a surement aidé à trouver les descentes de trottoirs pas-si-pires-que-ça. Après quelques jours, j’avais développé une technique pour les gravir sans trop d’inconfort. Il faut dire cependant que le moteur de mon fauteuil a fait une bonne partie du travail pour gravir différentes inclinaisons. Mon ami et collègue Barak qui utilise un fauteuil manuel s’est buté à plusieurs descentes de trottoirs problématiques comme l’en témoigne cette vidéo.

Même si l’état des descentes de trottoirs se dégrade d’année en année à Montréal et que plusieurs sont carrément dangereuses, elles ont généralement une inclinaison plus douce et plus régulière que celles que j’ai vues à Santiago.

Partage des trottoirs

Je suis habituée de voir les gens sur le trottoir se tasser rapidement dès qu’ils me voient ou m’entendent. Souvent les gens s’excusent. On me laisse plus de place que j’en ai besoin. (Oui je sais que ce sont des bonnes intentions mais selon moi ça reflète une incompréhension de ma mobilité.) À Santiago, pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvée dans une ville où les gens ne se tassaient pas lorsqu’ils m’apercevaient. Les gens n’avaient pas peur de mon fauteuil et ne semblaient pas penser que j’avais besoin de plus d’espace pour me déplacer.

J’ai adoré.

Métro

La carte des stations accessibles en fauteuil roulant du métro de Santiago est impressionnante pour une montréalaise habituée à un réseau de métro dont moins de 15% des stations sont accessibles. Contrairement à Montréal, il faut chercher les stations inaccessibles et non l’inverse. Des dizaines de stations sont devenues accessibles au cours des dernières années à Santiago. Cependant pour avoir utilisé plusieurs réseaux de métro en Amérique du Nord et en Europe, je m’attendais à tout. (Je me suis déjà retrouvée face à une marche de plus d’un pied de hauteur pour descendre à la station dite accessible de l’aéroport de Francfort en Allemagne. J’avais réussi à sortir avec l’aide de deux allemands de plus de six pieds. Bref.) De plus, j’avais lu que le métro de Santiago était tellement achalandé qu’il était très difficile pour les personnes en fauteuil roulant d’y accéder. J’ai donc consciemment choisi de faire ma première expérience en dehors des heures de pointe un dimanche. Encore une fois je m’étais préparée au pire. Mon expérience fut finalement excellente. Le train était à la même hauteur que le quai. Les ascenseurs ont fonctionné. J’ai pu me faire une place sans problème.Elevator to Quinta Normal metro station

Joëlle et moi avons repris le métro une autre journée pour aller au Museo de la memoria y los derechos humanos. À notre retour, nous avons choisi de descendre à une station différente pour voir autre chose. C’est alors que j’ai vu que ce qui allait (peut-être) me permettre de sortir de la station était une plate-forme longeant les escaliers entre le niveau du quai et de la billetterie. Je déteste ce genre de plate-forme mais tant qu’à être là, j’ai décidé de l’essayer. Dans mon espagnol terrible, j’ai réussi à communiquer avec un employé via un intercom près de la plate-forme. Quelques secondes plus tard, un employé était là et a débarré la plate-forme et m’a accompagné tout au long de ce voyage vertical.Laurence on the stair lift platform at Bellas Artes station View from the stair lift - Bellas Artes station

J’entends déjà des personnes se dire : « Ah ben c’est pour ça qu’ils ont plus de stations accessibles ! Mais ce n’est pas de l’accessibilité universelle ! » Selon mes recherches, ces plate-formes sont rares. La grande majorité des stations ont des ascenseurs. Ils sont cependant de plus petite taille que ceux du métro de Montréal. Ce n’est pas parfait évidemment mais Montréal a clairement des leçons à tirer du métro de Santiago.

Autobus

Dès mon arrivée à Santiago, j’ai constaté que la majorité des autobus de la ville avaient le logo d’accessibilité et que plusieurs arrêts avaient des quais surélevés accessibles (et couverts de tuiles avertissantes). J’ai également pu observer que les autobus étaient très souvent bondés. Je ne pouvais toutefois pas aller à Santiago sans essayer un bus. C’est donc en compagnie d’Andrea Legarreta de l’organisme Ciudad Accessible que Joëlle et moi avons eu notre première et derrière expérience en autobus à Santiago. Andrea a pu communiquer avec le chauffeur mais seulement pour se faire dire que nous devions nous arranger avec le déploiement de la rampe (un chauffeur qui ne veut pas m’aider, j’ai l’habitude). Les rampes sont manuelles. Avantage : elles ne peuvent pas se briser! Désavantage : tu fais quoi quand personne ne veut la déployer? C’est finalement un passager allumé qui a bondi de son siège pour déployer la rampe. J’ai pu monter à bord avec son aide et celle de Joëlle car la rampe était très abrupte.

Ma sortie fut encore plus rocambolesque. L’autobus ne s’est pas abaissé et l’arrêt n’avait pas de quai surélevé. La rampe était donc très à pic. À pic du genre où pendant une seconde tu envisages la possibilité de te retrouver à l’hôpital. Joëlle et le passager allumé m’ont retenu et je m’en suis sortie sans accident. Toutefois cette expérience ne nous a pas donné envie de recommencer. C’est triste à dire mais il semblerait que les autobus de Montréal sont plus facilement accessibles que ceux de Santiago.

Transport adapté

Il n’existe pas de transport adapté public à Santiago. Il existe des compagnies ayant des véhicules adaptés toutefois les tarifs sont beaucoup plus élevés que ceux du transport en commun. C’est clairement un problème majeur.

Conditions de vie des personnes handicapées

La Chili est l’un des pays ayant adopté la Convention relative aux droits des personnes handicapées. En 2010, la loi sur l’égalité des chances et l’inclusion sociale des personnes handicapées (Ley establece normas sobre igualdad de oportunidades e inclusión social de personas con discapacidad) a été adoptée. Il existe aussi plusieurs autres lois et règlements pour favoriser l’inclusion et l’accessibilité. Andrea Legarreta de Ciudad Accessible m’a expliqué que le problème est que ces lois et règlements sont rarement appliqués. L’organisme qu’elle a fondé se bat pour la mise en œuvre de ces outils législatifs. Elle m’a notamment parlé de leur bataille pour la mise en place de stationnement réservé aux détenteurs de vignette. De nombreuses places ont été créées au cours des dernières années. Ciudad Accessible a développé des outils pour sensibiliser les conducteurs et conductrices fautif/ves.Andrea de Ciudad Accessible

Andrea m’a aussi expliqué qu’au Chili il existait peu de mesures de soutien pour les personnes handicapées. Cela fait en sorte que la majorité de personnes handicapées vivent dans des conditions difficiles. Par exemple, les fauteuils roulants ne sont pas couverts par l’État. Même chose pour les services de soutien à domicile. J’ai vu de nombreuses personnes en fauteuil roulant et des personnes avec un handicap visuel travailler dans l’un des nombreux petits commerces que l’on retrouve sur les trottoirs. Je doute que ces emplois leur permettre répondre à leurs besoins, notamment en transport.

 

Voilà donc quelques observations suite à un court séjour à Santiago. La partie la plus difficile du voyage aura finalement été mon retour en avion… La suite viendra bientôt.